- Kivu : violées jusqu’au paiement d’une rançon, 3 mars 2005, SYFIA

RD Congo, Déo Namujimbo

Depuis plusieurs mois, les rapts contre rançon se multiplient au Kivu. Durant leur détention, les femmes violées sans relâche par les hommes en armes vivent un véritable martyr. Les exécutions sommaires sont légion. Les villageois terrorisés ne savent plus à quel saint se vouer. L’une de ces femmes a accepté de raconter son calvaire.

Fin décembre, le village de Chinjoma, dans le territoire de Walungu (à une cinquantaine de kilomètres de Bukavu) a été victime d’un de ces rapts contre rançon qui se multiplient dans la région. Aujourd’hui, il est à moitié vide. La plupart des habitants sont partis et vivent réfugiés dans le stade de Mafundwe de Walungu. Deux mois après les faits, une des femmes du village âgée de 47 ans, sort de l’hôpital. Respectée comme présidente du Shirika (groupement chrétien), elle a l’impression qu’on lui cache la vérité et craint d’avoir le sida et d’être enceinte. Très affectée par ce qu’elle a subi et la perte de gens de sa famille, elle raconte, en Mashi, ces jours terribles.

"C’était le 29 décembre. Je revenais des champs. Il était 17 heures environ. Arrivée à l’entrée du village, j’ai remarqué un silence inquiétant. J’ai ralenti et je me suis cachée derrière le mur de la petite chapelle catholique pour voir ce qui se passait. Il n’y avait pas âme qui vive sur la grande place... Tout d’un coup, une voix derrière moi m’a fait sursauter : "Hagarara" (Ne bouge pas). Je me suis brusquement retrouvée nez à nez avec un homme immense, très sale, avec un long fusil sur chaque épaule. J’ai tout de suite compris que j’avais affaire à l’un de ces fameux Interahamwe qui terrorisent nos villages depuis plusieurs mois. Le chishungu (barbare) m’a fait signe avec de grands gestes de son poignard de remettre mon sac de victuailles sur la tête et d’avancer vers l’église protestante en bois. Là, j’ai retrouvé presque tous les habitants, assis par terre, les mains sur la tête. Il y avait mon père, mes frères et mes cousines. Tous ceux que j’ai connus depuis ma naissance et ceux qui sont nés après moi. Debout, il n’y avait qu’une douzaine de soldats armés. J’en ai reconnu deux que je voyais régulièrement au marché de Mudusa. C’était des soldats congolais qui étaient de mèche avec les rebelles rwandais. Les biens pillés dans les cases du village étaient entassés dans des coins de l’église : des postes de radio, des vêtements... et même le groupe électrogène de la chapelle et toutes les marchandises des trois boutiques. Celui qui m’a amenée m’a ordonné de m’allonger au milieu de l’église, dos à terre. Il a retroussé mon pagne, déchiré ma blouse et m’a violée. Et puis après, il a laissé la place à un autre. Mon beau-père, qui avait 74 ans, s’est levé pour protester. J’ai entendu une balle claquer derrière moi. J’ai aperçu le vieux s’écrouler à genoux. Il tenait son ventre dégoulinant de sang.

Violées dans l’église devant leur famille

Un moment distrait dans sa sale besogne, celui qui était en train de me violer et qui devait être le chef de la bande, s’est remis debout. Il a demandé à la cantonade en swahili avec un fort accent kinyarwanda, si mon mari était là. Albert, le père de mes six enfants, s’est levé. On lui a fait signe d’approcher et de se coucher sur le ventre, à même le sol poussiéreux. Ensuite on m’a fait m’allonger sur son dos... Quatre hommes me sont passés dessus à tour de rôle. Mon époux nous servait de matelas. Mon fils de 17 ans et ma fille de 15 ans pleuraient de honte mais n’osaient pas bouger pour ne pas finir comme mon vieux beau-père. Il se tordait de douleur et personne ne pouvait l’aider. J’ai appris par la suite que toutes les femmes avaient déjà subi le même sort que moi. Le soleil se couchait. Alors, le chef de la bande a donné le signal du départ. Les jeunes gens et les hommes robustes, quatorze au total, ont été chargés de transporter les biens pillés. Trois soldats avec de grosses lampes torches marchaient en tête, devant les transporteurs puis des femmes. Nous étions huit femmes et trois filles dont ma nièce de 10 ans, la fille de ma petite sœur. La nuit est tombée quelques minutes après avoir quitté le village. Je ne sais plus dans quelle direction nous sommes allés. Je sais seulement que nous étions en pleine forêt et que ça montait sans cesse. Ça a duré des heures. Le jeune Mugisho, qui avait 16 ans, avait quitté l’hôpital à peine une semaine avant. Fatigué, il a laissé tomber le fardeau de casseroles trop lourd. Ils l’ont achevé d’une balle dans la tête. Un des soldats a récupéré sa charge. Et on a continué à marcher comme si de rien n’était.

Trois morts pour l’exemple

À l’aube, on est arrivé dans une sorte de campement fait de branchages et de feuilles d’arbres. Une centaine d’hommes vivaient là. Nous y avons passé trois semaines. On a été libérés le 19 janvier. Nos ravisseurs avaient exigé 1000 dollars de rançon. Le lendemain de notre arrivée dans ce camp, huit des quatorze hommes avaient été libérés et chargés d’aller récolter la somme au village. Avant qu’ils ne partent, trois jeunes gens avaient été abattus sous leurs yeux pour bien leur montrer ce qui nous attendait s’ils ne revenaient pas avec la rançon dans les 30 jours. Heureusement pour mes enfants, mon mari avait été relâché dans ce groupe. Je me suis dit à ce moment-là qu’au moins ils auraient un de leurs parents pour les consoler de l’absence de l’autre. Chaque jour, en plus des dures corvées de cuisine, de lessive, de coupe de bois, que nous partagions avec les hommes détenus, nous avons été violées. Certains jours par dix hommes ou plus, chaque fois que l’envie leur en prenait. N’importe où, n’importe comment, le jour, la nuit, au milieu du campement ou dans la pénombre d’une cabane..."

Lire l’article sur le site du journal http://syfia-grands-lacs.info

Contact : Françoise Plinate | téléphone : 01 45 49 75 43 | email : francoise-plinate@secours-catholique.org