Burundi, Jacques Bukuru
En dépit du retour de la paix, les viols sont de plus en plus nombreux au Burundi touchant des milliers de femmes et de fillettes considérées comme des objets à prendre. Mais les violeurs sont rarement punis. Les associations de droits de l’homme s’insurgent.
A l’est du Burundi, dans la province de Ruyigi frontalière avec la Tanzanie, 129 femmes sur les 300 personnes qui ont fait le dépistage du Vih-Sida ont été victimes d’un viol en 2005... Un chiffre effrayant, significatif de l’ampleur prise par les viols dans le pays. Mais les chiffres ne disent pas tout. Car selon Pascal Rushugutanya, chef d’antenne d’une unité de prise en charge psychosociale Swaa-Burundi (Sauver les femmes du sida en Afrique), le phénomène est difficile à mesurer et les statistiques très incomplètes. Le porte-parole de la Police nationale, le colonel Pierre Claver Gahungu, avoue qu’il est difficile de rassembler ces données, "les commissariats de l’intérieur du pays n’incluant pas souvent les violences sexuelles dans les rapports de sécurité". Mêmes difficultés signalées par des responsables d’associations et de ligues de défense des droits de l’homme. Au centre Seruka (littéralement ’Sort de la cache’) appuyé par MSF-Belgique, plus de 1340 cas de viol ont été recensés de janvier à novembre 2005. Pour Yvette Ngezahayo, superviseur du centre basé à Bujumbura, ce chiffre est pourtant loin de refléter une réalité encore pire.
"Il faut remettre le pays à l’endroit"
Cependant, l’ampleur du problème n’est pas toujours reconnue. "Dès lors que l’on n’est pas encore frappé, on a tendance à minimiser le danger", explique Y. Ngezahayo. Certains Burundais, y compris des femmes qui ne comptent pas encore de victimes parmi leurs proches, mettent ainsi les viols sur le compte de tenues qui en laissant voir des parties du corps inciteraient les violeurs à passer à l’acte. "Faux !", rétorque Y. Ngezahayo en montrant des listes de femmes violées où figurent de vieilles mamans de l’intérieur du pays.
Au plus fort de la guerre civile qui a éclaté en 1993, les femmes ont été l’objet de toutes les agressions. Chaque soir, dans la province de Ruyigi, par exemple, elles devaient quitter les montagnes pour chercher abri dans les chefs-lieux des communes. La paix est rétablie mais les femmes sont restées des proies. "Les bandits volent et violent en même temps", note Astère Ntirabampa, procureur de la République dans la province de Ruyigi, au sud-est du pays.
Certaines complaisances banalisent aussi les violences sexuelles. À l’est du Burundi, dans la plaine du Moso, les jours de marché sont presque des jours de fête. Les couples sortent pour boire et manger des brochettes. "Gare au chef de ménage incapable de payer pour son épouse, les concurrents sont libres de la prendre en charge et d’assouvir leurs instincts sexuels sans la moindre désapprobation du mari", s’étonnent des fonctionnaires rencontrés au chef-lieu de la province.
Pour Édouard Karenzo, psychologue, "le manque de perspective a conduit des Burundais à ne plus rien respecter, à violer l’interdit sans aucun scrupule". L’arrêt de la guerre n’a pas modifié ces comportements et les violences sexuelles constituent l’un des moyens de pérenniser l’insécurité, explique le psychologue. Des domestiques violent des enfants de 4 ans, des enseignants obligent des élèves à coucher avec eux pour des points en plus, des pères et grands-pères violent leurs filles et petites-filles, des militaires des paysannes sur les collines...
"Il faut remettre le pays à l’endroit", estiment Apollinaire Bampamenyo et Dieudonné Ranguza, deux lycéens rencontrés mi-décembre au centre du Burundi, lors d’une des manifestations publiques organisées dans le pays par des associations des droits de la personne humaine pour dénoncer le manque de rigueur dans la lutte contre ces violences.
Combat par la justice et l’éducation
En effet, les rares victimes qui sortent du silence et dénoncent leurs violeurs, s’en remettent aux notables du village ou aux administratifs des collines. Ceux-ci sont prompts à réconcilier les parties. A. Ntirabampa dénonce ainsi les mariages forcés entre victimes et bourreaux. Des unions qui ne durent pas et retardent la saisie du dossier par les juridictions. La victime devenue parfois épouse et mère, malgré elle, a alors beaucoup de mal à prouver ses accusations.
Même si preuves et témoins sont réunis, le Code pénal n’est pas suffisamment sévère pour ces actes. "De 5 à 20 ans de prison, s’il n’y a pas assassinat de la victime, indique A. Ntirabampa, la peine pouvant se réduire à une année et demie si le condamné en a fait un quart. Des condamnés sortent ainsi vite de prison." Des peines trop légères pour Angèle Niyuhire, de la Commission justice et droits de l’homme à l’Assemblée nationale. Elle demande au gouvernement de préparer un projet approprié pour juger des violences sexuelles.
Yvette Ngezahayo du Centre Seruka insiste de son côté sur l’éducation à donner aux Burundais : "Les questions de sexualité ne devraient plus être taboues. Il faut des clubs dans les écoles pour sensibiliser les enfants sur la manière d’éviter les viols et de demander des secours au cas où. Les parents qui laissent leurs enfants aux soins des bonnes ne sont au courant des supplices faits sur leurs enfants que longtemps après et il leur faut aussi des actions de sensibilisation."
Observatoire international des violences sexuelles dans les conflits armés