- Les femmes violées en 1994 hésitent à témoigner. 12 mai 2005, SYFIA

Rwanda, Solange Ayanone

Pour les femmes violées durant le génocide au Rwanda qui ont, en grande majorité, contracté le sida, témoigner devant les juridictions Gacaca est une épreuve douloureuse que certaines estiment aussi risquée pour leur vie familiale.

Depuis le démarrage en janvier 2005 des Gacaca, les juridictions populaires chargées de juger les personnes poursuivies pour leur participation au génocide et crimes contre l’humanité, les femmes victimes de viols sont appelées à témoigner devant ces tribunaux. Toutefois, les juges intègres (les Inyangamugayo) ne jugeront pas des viols et tortures sexuelles commis par milliers durant le génocide. Ces crimes seront traités par les tribunaux ordinaires. Ils ne font que collecter les informations qui seront transmises à ces tribunaux.

Mais les femmes violées ne sont pas prêtes à raconter les horreurs qu’elles ont vécues et encore moins à écouter l’aveu de culpabilité de leurs bourreaux en quête d’une réduction de peine. Les raisons invoquées sont multiples. Certaines d’entre elles se sont mariées ou remariées sans avoir dit toute la vérité à leurs conjoints. C’est le cas de Monique, une agricultrice de 35 ans, qui explique : "Mon mari fait partie des juges de Gacaca. J’ai peur que ceux qui m’ont violée et qui avouent leurs crimes n’étalent la vérité sur mon cas lors des procès. J’aurai des problèmes dans mon foyer car mon mari ne sait rien de ce qui m’est arrivé. Je ne dirai rien dans les Gacaca".

Dévoiler les secrets est risqué

D’autres femmes estiment que leurs témoignages leur causeront plus de préjudices que d’avantages. "Comment mes enfants réagiront-ils lorsqu’ils apprendront la vérité sur les viols que j’ai subis ? Ils seront marqués toute leur vie. En tout cas, on ne gagne rien en témoignant", estime Katarina. La sœur de Marie U, qui vient mourir du sida contracté lors d’un viol est du même avis : "Quand ma sœur a révélé à son mari qu’elle a été violée durant le génocide, son mari a commencé à la maltraiter en l’accusant de l’avoir contaminé par le sida alors que le monsieur n’avait jamais passé le test de dépistage. Il lui a refusé l’argent pour payer les anti-rétroviraux. Vous voyez que cela ne sert à rien de témoigner sur le viol." Selon l’Association des veuves du génocide (AVEGA), le nombre de femmes violées qui consultent les conseillères en traumatisme a augmenté depuis le démarrage des Gacaca. "Nous recevons beaucoup de femmes en ce moment. Certaines nous demandent des conseils sur la conduite à tenir face aux témoignages relatifs aux viols, témoigne Josiane, une de ces conseillères. Quand elles apprennent que les prisonniers ont été conduits à leurs villages pour témoigner, elles préfèrent rester chez elles. Certaines ne participent plus dans les Gacaca de peur que ce qui était jusqu’à présent leur secret ne soit dévoilé publiquement." Toutefois, quelques femmes violées sont prêtes à témoigner devant tout le monde. C’est le cas de celles, nombreuses, atteintes du sida. Ainsi, Jacqueline est décidée à tout dire. "Moi je dois témoigner sur ce que j’ai vécu dans le génocide car c’est pas de ma faute si j’ai attrapé le sida. Il faut que les gens comprennent qu’on a été victime." Quant à Saidati, âgée de 42 ans, elle a choisi de parler par soif de justice : "Je n’ai rien à cacher. De toutes les façons, les signes du sida finiront par apparaître. Et puis il faut que les fautifs soient punis."

Réhabiliter les femmes et punir les criminels

C’est aussi une des raisons pour lesquelles depuis plusieurs mois, l’AVEGA invite ses membres à avoir le courage de témoigner. Elle souhaite que ces crimes soient punis et les femmes réhabilitées. Selon une étude menée par l’AVEGA dans trois provinces de l’est du Rwanda sur 1000 femmes violées 700 avaient contracté le sida. Plus de 90 % des femmes sensibilisées par une branche de cette association se trouvant à 90 km de Kigali ont ainsi livré leurs témoignages pour aider les juridictions Gacaca à rassembler les informations sur les personnes poursuivies pour ces crimes. Les violeurs reconnus sont condamnés à la peine capitale.

La Secrétaire exécutive de l’association dans la région est du Rwanda, Mme Odette, estime que les témoignages à huit clos, instaurés dernièrement, permettront aux victimes de parler plus librement des sévices sexuels endurés pendant le génocide devant les tribunaux provinciaux ordinaires. Pour elle, dans les Gacaca, il faut aussi permettre aux femmes de donner des informations sur le viol de façon discrète pour qu’elles acceptent de parler.

Pour l’instant, selon le coordinateur des Gacaca dans la province de Kibungo, à l’est du Rwanda, la loi autorise la femme violée à parler devant un juge de Gacaca de son choix et exige des prisonniers qu’ils témoignent uniquement par écrit. Cependant, ces règles risquent de ne pas être respectées dans les procès car la population ne les connaît pas. Mais rien ne garantit aux femmes violées que d’autres témoins ne vont pas évoquer publiquement les viols lors des procès.

Lire l’article sur le site du journal http://syfia-grands-lacs.info

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