- Nord-Kivu : l’alphabétisation contre les violences sexuelles. 24 mars 2008, SYFIA

RD Congo, Taylor Toeka Kakala

Par l’initiation à la lecture et à l’écriture, des femmes du Nord-Kivu victimes de violences sexuelles sont devenues des actrices de la lutte contre l’impunité. Des efforts qui commencent à marquer des points.

"Au lieu de fondre en larmes, nous avons éclaté de rire. Pourtant, le sketch traduisait les différentes souffrances que connaissent nos grands-mères, nos mères, nos sœurs et nos filles par ce que nous avons appelé, depuis tout ce temps, la cruauté humaine", raconte Julien Paluku, le gouverneur de la province du Nord-Kivu, après avoir assisté début avril à un sketch du Collectif Alpha Ujuvi. Ce groupe de femmes victimes de violences sexuelles s’exprime par la chanson, l’image, la danse folklorique, les poèmes et le sketch humoristique afin de pousser les décideurs politiques et militaires du Nord-Kivu à leur rendre justice.

À l’initiative de religieuses catholiques, le Collectif Alpha Ujuvi rassemble une trentaine de femmes par formation, où elles apprennent à dénoncer tout auteur de ce crime odieux, en s’appuyant sur la lecture et l’écriture. Avec l’appui du Fonds des Nations unies pour la population (Unfpa), ces femmes ont placé des panneaux géants dans la ville, portant des images liées à la loi de 2006, qui renforce les peines pour les auteurs de violences sexuelles. Leurs messages indiquent : "Pas d’arrangements à l’amiable" (Ndlr : entre auteurs et familles des victimes, au détriment de l’honneur de celles-ci), "Viol égal 20 ans de prison", etc. Pour ces femmes longtemps analphabètes, s’exprimer et plus encore dénoncer les viols, sujet traditionnellement tabou, est déjà une victoire. En outre, certains dossiers pénaux sont désormais ouverts devant les instances judiciaires par le truchement de la Commission provinciale de lutte contre les violences sexuelles.

Conscientiser en alphabétisant

Pour la coordinatrice du Collectif, la sœur Deodata Bunzigiye, l’alphabétisation peut aboutir à ces résultats si elle va au-delà de la lecture et l’écriture. "Nous avons compris que l’alphabétisation concerne aussi la lutte contre les violences sexuelles", a-t-elle indiqué. Avant d’ajouter que 70% des femmes violées au Nord-Kivu sont analphabètes. "Il faut combattre les violences sexuelles par les vertus morales", a-t-elle renchéri. Le Collectif applique depuis mai 2007 l’approche dite conscientisante. Cette méthode, inventée dans les années 1960 par le Brésilien Paulo Freire, consiste à choisir, pour l’apprentissage technique de la lecture et de l’écriture, des mots qui ont aussi un contenu idéologique permettant le débat.

Dans Alpha Ujuvi, chaque fazila (module) est connoté d’une valeur morale. Ainsi, fazila tuungane prône l’unité, fazila tumaini, l’espérance et fazila amani, la paix. Les victimes de violences sexuelles ont ainsi appris que l’unité, qui donne de l’espérance, leur donne aussi une force pour arriver à la paix. Des notions élémentaires sur la connaissance des violences sexuelles sont également développées pendant la formation.

C’est ce qui leur a permis de témoigner devant les médias et surtout, de dénoncer le fléau à visage découvert, dans des manifestations publiques. "Dois-je avoir honte de m’exprimer alors que je suis blessée dans mon amour propre ?", s’est demandée une victime. "C’est parce que nous ne pouvions pas nous exprimer que ce fléau nous a tant ravagées", a ajouté une autre.

Répudiées...

Le prix de la prise de parole est parfois élevé. Comme si elles étaient responsables du malheur qui s’est abattu sur elles, deux femmes sur trois, selon les experts, sont d’office répudiées par leurs maris après le viol. Et cela, en dépit de tentatives de conciliation menées par les associations de prise en charge psychosociale.

C’est le cas de la plupart des femmes réunies au sein du Collectif Alpha Ujuvi, qui se soucie dès lors de leur survie en les initiant à l’apprentissage d’un métier. C’est ainsi que les habitants de Goma et des environs trouvent désormais des uniformes pour élèves, du matériel scolaire, des objets d’arts... en vente sur les étalages du Collectif. Les produits fabriqués par ces femmes sont vendus moins cher que ceux trouvés sur le marché. L’activité leur a permis de payer le loyer et les frais scolaires pour celles qui ont été chassées avec leurs enfants.

L’idée de mettre sur pied le Collectif Alpha Ujuvi pour la formation des analphabètes a surgi à l’occasion de la treizième édition de la Journée internationale de l’alphabétisation, en septembre 2003. Avant de s’intéresser aux violences sexuelles, le Collectif, avec l’appui du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), a, pendant le processus électoral, alphabétisé plus de 26 000 personnes dans tout le Nord-Kivu pour qu’elles émettent un "vote responsable". Aujourd’hui, il est appuyé par le Fnuap (Fonds des Nations unies pour la population) qui, dans son Rapport 2007, indique que 40% des cas de violences sexuelles en RD Congo ont été commis au Nord-Kivu.

Lire l’article sur le site du journal http://syfia-grands-lacs.info

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