- Nord-Kivu : pour les femmes violées, les hommes sont tous des brutes. 12 juillet 2004, SYFIA

Source SYFIA

RD Congo, Albert Tulinabo

Les femmes de l’Est du Congo violées et torturées en grand nombre durant les guerres et encore maintenant ont bien du mal à guérir de leurs traumatismes et à mener une vie normale. Pour la plupart d’entre elles, les hommes sont de sombres brutes dont elles ne veulent plus...

Un matin à 5 heures, des hommes en haillons attaquent le village Nyabionda dans le territoire de Masisi, à 80 Km de la ville de Goma, à l’Est de la République démocratique du Congo. Munis d’armes blanches (gourdins, machettes, lances...), ils mettent tout le village à sac et brûlent tout sur leur passage. Les hommes du village sont massacrés.

Les femmes elles sont épargnées. Mais le sort qui les attend est la pire des choses. « C’est innommable, raconte Célestine Mawazo, une femme de 31 ans. Ils ont d’abord rapidement mis mon mari hors d’état d’intervenir. Réveillés en sursaut, nos deux enfants qui n’en croyaient pas leurs yeux ont à leur tour été décapités. Puis, douze brutes se sont acharnées à tour de rôle sur mon corps... » Depuis ce matin de triste mémoire, Célestine méprise les hommes qu’elle trouve exécrables. « Je ne pouvais pas m’imaginer qu’un homme digne de ce nom puisse monter sur une femme avec bestialité, dit-elle avec consternation.

Exécrables, des brutes, des bourreaux... Les mots utilisés par les femmes victimes des violences sexuelles pour qualifier les auteurs des viols sont à la mesure des crimes commis sur elles. Elles sont innombrables à avoir subi ce sort, estimées à plusieurs milliers, adultes ou jeunes filles, parfois même des bébés de quelques mois...

A Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, certaines d’entre elles parlent aujourd’hui la rage au cœur des drames qu’elles ont vécus dans leur chair. D’autres préfèrent se murer dans le silence, par crainte de l’opprobre. « Qu’est-ce que j’ai encore à cacher ? demande courageusement l’une des treize femmes internées au Docs (Doctors on calls for service), un des centres hospitaliers qui s’occupent à Goma de la prise en charge médicale et psychologique des femmes violentées. Les brutes n’avaient même pas tenu compte de mon âge (la cinquantaine révolue, ndlr), moi leur mère, leur grand-mère. Ils m’ont jeté à terre, m’ont connue tour à tour devant mes enfants indignés..., explique-t-elle dans l’allée qui sépare les lits des malades. Mon âge ne connaîtra plus de bonheur ! »

Sortir du drame à tout prix

Dans un autre centre d’entraide médicale et de solidarité pour les femmes violées de Goma (Gesom), deux femmes plus jeunes, Eugénie Bauma (19 ans) et Mathilde Dusabe (22ans) y suivent également des soins. Pour elles, c’est toute une vie qui a été brisée. « Je ne veux plus d’homme dans ma vie », déclare Eugénie, toute frêle mais qui garde encore intacts les charmes de son corps. « Je n’aurai peut-être plus de foyer, renchérit Mathilde les larmes aux yeux, avant de retrouver un instant après son espoir. Je crois que la vie reprendra », dit-elle finalement.

L’espoir pour ces femmes, c’est justement l’existence d’associations nées après la guerre pour s’occuper du traumatisme qu’elles ont subi. Elles ont été créées par d’autres femmes qui, elles, n’ont pas connu ces drames. La seule ville de Goma en compte une dizaine. Créée en 2003, l’une des ces associations, Synergie des femmes contre les violences sexuelles, a suivi et fait soigner 1750 femmes violentées.

Conseillère de cette ONG, Mme Rose Kitwanga les a suivies, écoutées pour comprendre leurs drames, avant de les conduire vers les centres de santé. Elle témoigne de la difficulté à prendre ces femmes en charge pour leur détraumatisation, avant leur réinsertion sociale. « Il y a des victimes qui s’ouvrent spontanément, dit-elle. D’autres s’effondrent dans la honte car elles se sentent presque bannies de la société, une fois abandonnées par leurs conjoints. » Pour les sortir de leur drame et réconcilier les couples disloqués, l’ONG leur enseigne des versets de la Bible. « C’est efficace pour remonter le moral des conjoints », explique Rose Kitwanga.

Des crimes restés impunis

Après la cure médicale et psychologique, les femmes déclarées "guéries" de leur traumatisme reçoivent des intrants agricoles pour celles qui vivent dans la campagne, et un micro-crédit (100 dollars) pour celles qui habitent la ville. Ces appuis matériel et financier sont accordés par des organismes comme le PAM (Programme alimentaire mondial), l’Unicef ou des organisations suisses œuvrant en faveur des femmes violées.

Selon Elisabeth Kibira Zeituni, présidente de la Plate-forme des femmes du Nord-Kivu pour le développement (PFND), une vingtaine des femmes ont pu ainsi réintégrer la vie sociale et font le petit commerce.

Parmi les femmes suivies se trouvent aussi celles qui ont contracté le VIH/Sida suite aux violences sexuelles. Elles sont regroupées dans des centres de santé où elles exercent de petites activités de production artisanale qui leur permettent de gérer leur vie. « Elles s’y sentent bien, acceptent leur condition et se remettent en confiance », déclare Elisabeth, dont l’association organise des séminaires de formation et de détraumatisation en leur faveur.

Quant aux auteurs des viols, ils sont rarement inquiétés, quand bien même ils sont connus et traduits en justice. « Les militaires sont déférés devant l’auditorat militaire, les civils devant le parquet. Mais toutes ces instances judiciaires relâchent ces malfaiteurs quelques jours, si pas quelques heures après ! », constate avec regret Elisabeth, qui dénonce cette impunité qui conforte les violeurs dans leurs actes criminels.

Article produit dans le cadre du programme Medias pour la Paix en Afrique (MPA) de l’Institut Panos Paris, en collaboration avec l’agence de presse InterCongo media

Lire l’article sur le site du journal http://www.syfia-grands-lacs.info

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